Antoine Bevort 1949-2026.
In memoriam Antoine Bevort (1949-2026)
Le travail et l’action collective à l’aune de la démocratie
Michel Lallement Cnam, Lise-CNRS, Paris
Après plusieurs années de lutte contre la maladie, Antoine Bevort s’en est allé le 25 mai 2026. Toute sa vie professionnelle a été dédiée aux sciences sociales. Formé au lycée de Pithiviers (1966-1968) puis diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris (1971), il est reçu au Capes de sciences économiques et sociales (1972) et, quelques années plus tard, à l’agrégation (1989). Antoine Bevort entame sa carrière au lycée Bellevue de Toulouse en 1973. De 1978 à 1981, il est détaché à plein temps à l’Union régionale CFDT de Midi Pyrénées pour conseiller les sections syndicales sur les questions de formation. En 1983, il est élu au secrétariat fédéral du SGEN-CFDT et chargé de l’organisation. En 1986, il revient enseigner aux lycées Jacques Decour et Henry IV à Paris. La même année, il s’inscrit en thèse au Cnam. De 1988 à 1994, il participe aux travaux du Laboratoire sur les relations professionnelles, les politiques sociales et les organisations du Conservatoire et collabore également avec Dominique Labbé au sein d’une équipe du Cerat à Grenoble.
Antoine Bevort devient chargé d’études et de formation au Centre International d’Études pédagogiques (Ciep) de Sèvres en 1992, au sein plus précisément de l’unité Europe de l’éducation dont il prend la direction l’année qui suit. Dans ce cadre, il met sur pied de nombreuses sessions de formation à destination de personnels de l’éducation de pays européens. De là, notera-t-il plus tard, est né son goût pour la comparaison internationale. Il intervient aussi dans plusieurs universités étrangères, s’implique dans l’Association francophone d’éducation comparée et coordonne le premier numéro de la Revue internationale d’éducation (Bevort, Prigent, 1994). Bien qu’il quitte le Ciep en 1994, il participe encore en 1998 à la création de l’Association pour le développement des échanges et des comparaisons en éducation.
Le début des années 1990 est aussi consacré à l’étude des relations professionnelles. Durant cette période, Antoine Bevort collabore avec la Chronique internationale de l’Ires pour laquelle il rend compte de l’actualité des relations de travail aux Pays-Bas, un pays qui, pour des raisons familiales, lui était particulièrement cher et dont il maîtrisait parfaitement la langue. En 2003, il fondera d’ailleurs l’Association de recherche et d’études néerlandaises en sciences sociales qu’il présidera jusqu’en 2010. Dans les années 1990, il publie également des articles sur le syndicalisme français (Bevort, 1994 ; Bevort, Labbé, 1992). En 1993, il soutient sa thèse de doctorat sous la direction de Jean-Daniel Reynaud, intitulée La syndicalisation et l’action collective, le cas de la CFTC-CFDT : 1945-1990.
Qualifié aux fonctions de maîtres de conférences en 1994, il négocie un nouveau tournant professionnel en janvier 1995 quand il est nommé responsable du programme francophone d’économie et science politique mis en place à l’université du Caire en coopération avec l’Institut d’études politiques de Paris. En plus de ses activités d’ingénierie pédagogique et de la gestion parfois délicate des relations humaines, Antoine Bevort poursuit là ses travaux sur les relations professionnelles. Il entame également une série de réflexions plus théoriques sur l’action collective. Il découvre notamment l’œuvre de Robert D. Putnam. À partir de Making Democracy Work, il propose une première lecture critique de l’œuvre du politiste américain qu’il se chargera par la suite de mieux faire connaître en France (Bevort, 1997).
Antoine Bevort est de retour au lycée (Turgot, Camille Sée) à Paris en septembre 1998. Pour une courte durée puisqu’il est recruté au titre de maître de conférences en sociologie à l’université de Rouen en 2000. Deux ans plus tard, il y devient directeur-adjoint du Groupe de recherche Innovations et société. En 2004, il est élu professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers de Paris. Au Cnam, il enseigne les relations professionnelles, prend des responsabilités pédagogiques, fait soutenir trois thèses et une habilitation à diriger des recherches et rejoint le Lise-CNRS dont, de 2005 à 2010, il dirige l’axe Travail. Jusqu’à son départ en retraite en 2015, mais dans les cinq années qui suivent également, Antoine Bevort ne cesse de mener des enquêtes et de livrer des réflexions éclairées sur ses deux thèmes de prédilection : l’action collective et la démocratie. Dans sa thèse, il avait proposé une analyse fine et détaillée de l’évolution du nombre de syndiqué·es de la CFTC-CFDT. À l’aide d’une interprétation non-utilitariste de la théorie de Mancur Olson, il concluait alors que, à partir des années 1980, le déclin et la faiblesse du syndicalisme français sont les produits délibérés d’organisations qui, pour étoffer leurs rangs, ne peuvent plus bénéficier comme précédemment d’incitations idéologiques, pas plus que de l’action de militants « entrepreneurs de morale ».
Antoine Bevort ne lâchera jamais par la suite le fil des relations professionnelles dont, en France comme à l’étranger, il s’emploie sans relâche à scruter les fondements historiques, les spécificités nationales et infranationales ainsi, enfin, que les recompositions en cours (Bevort, 2008 ; Bevort, Jobert, 2008). Il est par ailleurs membre fondateur et premier co-responsable en 2008 et 2009 du Réseau thématique 18 (Relations professionnelles) de l’Association française de sociologie. Sa thèse avait été non seulement l’occasion d’ancrer son identité de sociologue dans le champ des relations professionnelles mais aussi de prendre conscience des limites des schémas utilitaristes en sciences sociales. Voilà pourquoi, très rapidement, il met en chantier une réflexion sur les déterminants politiques de l’action collective. Il fait alors de la démocratie un idéal régulateur dont les vertus lui apparaissent évidentes non seulement dans le champ politique stricto sensu, mais également dans celui des relations de travail (Bevort, 2002, 2013).
Cette option politique est nourrie par la lecture d’auteurs et d’autrices comme Hannah Arendt, Cornélius Castoriadis, Jacques Rancières ou encore Michael Walzer. Antoine Bevort est ainsi amené, progressivement, à défendre deux idées fortes qui étayent ses travaux des années 2000 et 2010. La première est que c’est avant tout par le bas (à l’occasion de repas de quartier, de forums citoyens, de référendums locaux…) que la participation citoyenne permet de faire vivre la démocratie. Celle-ci, aimait-il à dire et à écrire, n’est pas « un sport de spectateurs » et encore moins l’affaire de quelques expert·es patenté·es. Seconde idée majeure : les degrés d’implication collective et de performance institutionnelle de la démocratie qu’Antoine Bevort appelait de ses vœux, et dont il avait trouvé chez Protagoras les germes d’un paradigme à part entière (Bevort, 2007), ont d’autant plus de chance d’être élevés que, au sens précis où l’entend Robert D. Putnam, le volume de capital social l’est également (Bevort, 2003 ; Bevort, Lallement, 2006). C’est à la lumière d’un tel énoncé que l’on peut comprendre l’intérêt et l’importance des travaux qu’Antoine Bevort a pu mener sur les théories du capital social mais aussi, de façon plus empirique, sur la démocratie en Suisse et, dans une perspective institutionnaliste proche de celle de l’école de l’effet sociétal, sur les modes de régulation socio-politiques en France et aux Pays-Bas (Bevort, 2011, 2016 ; Bevort, Veugelers, 2016).
Antoine Bevort avait placé en exergue de l’introduction de son habilitation à diriger des recherches cette courte citation d’Hannah Arendt, extraite de Condition de l’homme moderne. « C’est par la parole et l’action que nous nous insérons dans le monde humain ». La vie et l’œuvre sociologique d’Antoine Bevort illustrent particulièrement bien la pertinence d’une telle affirmation. Il était d’abord un homme profondément moral qui ne s’est jamais privé de dénoncer haut et fort les injustices et les humiliations qui le heurtaient. Son action, ensuite, a toujours été à la hauteur de ses exigences. Il fût d’abord engagé dans l’exercice de son métier. Enseignant particulièrement apprécié par ses élèves et ses étudiant·es, il savait écrire pour un public plus large que celui de ses pair·es, que ce soit par l’entremise de supports éditoriaux classiques (Bevort et al., 2012) ou de billets d’actualité publiés sur son blog. Il n’a jamais répugné non plus à prendre des responsabilités pédagogiques et administratives. Il fût membre par exemple des jurys du Capes de sciences économiques et sociales (1999-2000) puis de l’agrégation (2005-2008). Dans le groupe de sociologues du Cnam qu’il avait rejoint en 2004, il a toujours été présent, actif et soucieux de faire vivre le collectif. Au Conservatoire, il a également été président du conseil scientifique (2009-2014) et directeur de l’école doctorale Abbé Grégoire (2011-2014). Comme en témoignent tous ses travaux de recherche, il n’a cessé enfin de manifester un goût pour le travail en équipe. Sa façon de coopérer n’en était pas moins exigeante tant il aimait la disputatio, gage à ses yeux d’une véritable démocratie du savoir.
Antoine Bevort s’est engagé de multiples autres manières encore. Tôt d’abord dans le syndicalisme qui a occupé une place essentielle dans sa vie. Il s’est lancé plus tardivement, et plus ponctuellement, en politique. À l’occasion des élections municipales de 2014, il avait pris la tête de la liste du parti pirate « Solidaire – Collaboratif – Démocrate » dans le Xe arrondissement de Paris. Il n’était pas en reste dans le domaine associatif. De 2009 à 2011, il a présidé la régie de quartier Fontaine au Roi (XIe arrondissement de Paris). Responsable alors au Cnam d’une licence professionnelle destinée à former aux métiers de l’insertion, il voulait avoir lui aussi une expérience concrète et quotidienne de ce secteur d’activité. Ces engagements qui, en toute lucidité, mêlaient sans les confondre convictions et exigences aussi bien politiques, associatives, scientifiques que pédagogiques sont bien à l’image de ce que fût Antoine Bevort : un homme, un collègue et un ami pour lequel, au sens fort du terme, la philia n’était pas un vain mot.
Bibliographie
Bevort Antoine, 1994. « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : le cas de la C.F.T.C.-C.F.D.T. », Le Mouvement social, n° 169, octobre-décembre, p. 109-136.
Bevort Antoine, 1997. « Performances institutionnelles et traditions civiques. En relisant Robert Putnam », Revue française de science politique, vol. 47, n° 2, p. 234-247.
Bevort Antoine, 2002. Pour une démocratie participative, Paris, Presses de Science po.
Bevort Antoine, 2003. « À propos des théories du capital social : du lien social à l’institution politique », Sociologie du travail, vol. 45, n° 3, p. 407-419.
Bevort Antoine, 2007. « Le paradigme de Protagoras », Socio-logos, n° 2, http://journals.openedition.org.proxybib-pp.cnam.fr/socio-logos/110.
Bevort Antoine, 2008. « De la position commune sur la représentativité au projet de loi : renouveau et continuité du modèle social français », Droit social, n° 7/8, p. 823-833.
Bevort Antoine, 2011. « Démocratie, le laboratoire suisse », Revue du MAUSS, 1, n° 37, p. 447-475.
Bevort Antoine, 2013. « De Taylor au néo-management : quelle participation des salariés ? », Participation, 1, n° 5, p. 33-51.
Bevort Antoine, 2016. « Negotiated Versus Adversarial Patterns of Social Democracy: a Comparison between the Netherlands and France », Transfer: European Review of Labour and Research, vol. 22, n° 1, p. 63-80.
Bevort Antoine, Jobert Annette, 2008. Sociologie du travail : les relations professionnelles, Paris, Colin, 2nde édition en 2011.
Bevort Antoine, Jobert Annette, Lallement Michel, Mias Arnaud (sous la direction de), 2012. Dictionnaire du travail, Paris, PUF.
Bevort Antoine, Labbé Dominique, 1992. La CFDT, organisation et audience depuis 1945, Paris, La Documentation française.
Bevort Antoine, Lallement Michel (sous la direction de), 2006. Le Capital social. Performance, équité et réciprocité, Paris, La découverte.
Bevort Antoine, Prigent Alain, 1994. « Les recherches comparatives internationales en éducation », Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 1, 1994, p. 7-17.
Bevort Antoine, Veugelers Wiel, 2016. « Active citizenship and austerity: A Dutch-French comparison of policy, civil society and education », Citizenship Teaching & Learning, vol. 22, n° 3, p. 315-332.

