Le mouvement des gilets jaunes à travers quelques lectures par Marnix Dressen-Vagne
À propos de quelques livres sur les GJ
À lire ces cinq ouvrages, on se dit que ce n’est pas sans raison que les chercheurs et chercheuses en sciences sociales poursuivent leurs investigations et leur réflexion sur les GJ, ce fait social majeur qui a « surpris les élites politiques et intellectuelles et les compatriotes [des GJ] », ébranlé la société française (et la Belgique francophone) pendant plusieurs mois à partir de la mi-novembre 2018.
Cherchons à dégager quelques traits communs à ces ouvrages. Plusieurs mentionnent la dynamique du mouvement qui s’est transformée au fil des « actes » hebdomadaires à la fois dans sa composition sociale, dans ses orientations politiques dominantes et dans ses revendications (Bernard de Raymond et al. 2024 ; Reungoat et al., 2024 ; Revelli et al., 2024). Significativement tant elles ont pris de l’importance, trois au moins s’intéressent au rôle des médias dans ces mobilisations et plus précisément aux relations entre les GJ et les journalistes et entre les journalistes entre eux (Charron et al., 2022 ; Della Sudda et al., 2023 ; Revelli et al., 2024).
Dans le registre des médias, on trouve aussi dans au moins deux de ces ouvrages des éléments de méthodologie que ce soit sur la manière de mener les enquêtes d’ethnographie numérique, mais aussi sur la méthodologie à mettre en œuvre pour « faire parler » des corpus d’articles importants ou réaliser des analyses de contenu des sites des réseaux socio-numériques (Charron et al., 2022 ; Revelli et al., 2024). On notera aussi des réflexions fécondes sur les biais éventuels introduits par certains outils d’enquête de terrains, comme les questionnaires distribués sur les ronds-points dans différentes aires géographiques, sachant que l’outil était peut-être trop conventionnel pour saisir le nouveau et la désinstitutionnalisation de la vie politique (un concept qu’on ne trouve pas semble-t-il dans ces ouvrages), les populations enquêtées étant – sans doute abusivement – qualifiées d’échantillons alors qu’on n’a guère de garantie sur leur représentativité de la population mère peut-être dépendante sur le plan géographique des hasards des implantations universitaires (Revelli et al., 2024).
Trois au moins s’interrogent sur les relations plus complexes qu’on ne le dit des GJ aux syndicats (Della Sudda et al., 2023 ; Reungoat et al., 2024 ; Revelli et al., 2024).
Un des ouvrages semble se distinguer de tous les autres en ce sens qu’il se fixe une orientation quasi exclusive : chercher à interpréter les causes profondes de la révolte jaune sans aucunement se dispenser de fournir des éléments empiriques sur la vie et les aspirations des classes et fractions de classes populaires (Bernard de Raymond et al., 2024). Assurément ce parti pris a été facilité par le caractère non collectif de l’ouvrage, qui n’a que deux auteurs. Cela ne signifie pas que « la crise du consentement » des classes populaires – une question assurément essentielle – ne soit pas abordée, voire analysée dans l’ensemble du corpus ici analysé et tout particulièrement peut-être dans l’ouvrage collectif de Q. Revelli et al. (2024) et dans Idées reçues sur les Gilets jaunes d’E. Reungoat et al., (2024).
Les relations à la main gauche, mais aussi de la main droite de l’État au sens de L. Waquant (2022) qui réintègre les fonctions régaliennes (police dans sa diversité, justice) dans la main dextre comme en en faisant partie aux côtés des ministères de l’Économie et du Budget (Della Sudda et al. 2023 ; Reungoat et al., 2024 ; Revelli et al., 2024).
CHARRON Jean-Marie & MERCIER Arnaud (2022), Les Gilets jaunes : un défi journalistique, Paris, Panthéon-Assas, 242 p.
Patronné par J.-M. Charron, sociologue des médias et par A. Mercier professeur en sciences de l’information et de la communication, l’ouvrage se propose d’illustrer le tournant qu’a été dans l’espace public et médiatique l’émergence des Gilets jaunes. Ce mouvement caractérisé par sa durée (le plus long à ce jour au XXIe siècle) et son expression multi-canal résiste aux catégories habituelles de compréhension de ce type de mouvement (B. Sebbah). C’est sans doute ce qui explique qu’en nombre, des journalistes l’aient couvert envoyés par leurs rédactions ou sur leur propre initiative. Mais la manière dont iels l’ont fait – entendu qu’iels n’étaient pas tous sur la même longueur d’onde – a fait l’objet de vives controverses, que ce soit à l’intérieur des rédactions ou dans « l’opinion »… en fonction bien sûr de l’appréciation portée sur l’existence et la nature même de cette houle anti-institutionnelle qu’a été la vague jaune (qui, en outre, a connu une dynamique importante). Houle anti-institutionnelle – tout en étant hétérogène – mais dont les acteurs ont vite compris comment attirer micros et caméras dans une relation très ambivalente sans tomber dans le piège de la personnalisation (les GJ, on le sait, récusaient le porte-parolat). Les journalistes – particulièrement celles et ceux des chaînes d’informations en continu – ont parfois dû affronter l’hostilité de protagonistes en colère et se faire accompagner par des gardes du corps.
L’ouvrage intéressera aussi toutes celles et tous ceux qui s’interrogent sur la manière d’exploiter le contenu des réseaux socio-numériques, d’analyser un corpus d’articles qui relève des Big data (100 000 articles analysés…), de comprendre le fonctionnement de la plateforme participative française Indymédia et la manière dont la « presse féminine » ou « jeune » se sont emparées du sujet. On appréciera la démarche comparative mise en œuvre dans la réception de l’événement par les quotidiens de trois pays (France, Espagne, États-Unis) ou la manière dont la presse a rendu compte des émeutes de 2005 dans les quartiers de relégation et, une quinzaine d’années plus tard, les comportements insurectionnistes qui ont parfois été ceux des GJ.
- Mercier, brosse « le constat frappant de la coexistence de deux rapports à l’espace public qu’on tend souvent à opposer : le monde numérique et l’espace physique de la rue et des ronds-points. Le passage finalement réussi des « Connective actions » aux « Collective actions » interroge une opposition qui perd parfois de sa pertinence entre celles et ceux qui se contentent d’agir au moyen de leurs smartphones ou de leurs ordinateurs d’une part, et les personnes activistes qui descendent sur le terrain, discutent de leurs situations sociales respectives, débattent de stratégies de luttes, de rapport aux partis politiques et brûlent des palettes et parfois affrontent la police, d’autre part. Pour ces derniers, « l’agora numérique » (Benett & Segerberg, 2012)[1], n’a pas épuisé la colère. L’État en a fait la douloureuse expérience.
Trois types d’auteurs ont contribué à cet ouvrage pointu. Quatre enseignants-chercheurs, six journalistes et dix étudiantes à l’Institut Français de Presse.
DELLA SUDDA Magali, LEFEVRE Jean-Pierre & ROBIN Pierre (2023) dir., De la valse des ronds-points aux cahiers de la colère, Bordeaux, Rebellio Editions, 530 p.
Publié à Bordeaux sous la direction de M. Della Sudda (directrice de recherche au CNRS et coordinatrice du collectif « jaune vif »), J.-P. Lefèvre, éditeur et historien des luttes populaires en Aquitaine à l’instar de Pierre Robin, auteur d’études et d’ouvrages sur l’histoire sociale régionale. Ce livre se distingue par deux traits : il s’agit des communications à un colloque organisé en novembre 2022 à Bordeaux. En outre, les interventions n’étaient pas l’apanage d’universitaires titulaires ou doctorants de Bordeaux, de Lyon, de Toulouse, de Bruxelles (linguistes, sociologues, politistes, anthropologues, géographe), mais il a aussi mobilisé des élus de différentes communes de Gironde, des archivistes professionnels, des syndicalistes (FSU, Solidaires), des GJ (dont plusieurs écrivains, un sous-préfet en disponibilité et un avocat). Par la conception et ses chapitres, par la diversité de ses contributions, par son iconographie aussi (pour une part empruntée au collectif « Plein le dos »)[2] cet ouvrage riche de nombreuses informations et analyses est susceptible de provoquer un mélange de réflexions et d’émotions chez le lecteur. Il illustre aussi que les sciences sociales peuvent à leur façon se combiner avec des compétences de citoyens ou de professionnels impliqués dans la transformation du réel social. Donnons quelques mots clés qui illustrent l’ampleur des thématiques balayées. Les GJ et les collectivités locales, Cahiers citoyens de Gironde, Le Référendum d’Initiative Citoyenne, Relations des GJ aux médias, la place des femmes GJ, Relations GJ et organisations syndicales, Violence, répression, témoignages et perspectives historiques.
BERNARD de RAYMOND Antoine & BORDIEC Sylvain (2024), Sociologie des gilets jaunes. Reproduction et luttes sociales, Bordeaux, Le Bord de l’eau (documents), 207 p.
Sociologie des gilets jaunes, est le seul des ouvrages ici recensés à ne compter que deux auteurs. Antoine Bernard de Raymond (Directeur de Recherche INRAE) et Sylvain Bordiec (enseignant-chercheur en sciences de l’éducation). Ils déroulent une thèse forte : l’émergence des GJ résulte moins d’une crise autour de la production que d’une crise de la reproduction sociale des catégories populaires.
« Si les revendications des gilets jaunes se sont focalisées sur le pouvoir d’achat et le budget des ménages plutôt que sur les salaires, si les gilets jaunes ont interpellé l’État, plutôt qu’entré en conflit avec le patronat, ce n’est pas seulement parce que leur mouvement était en partie ancré à droite, parce que les petits indépendants y participaient. C’est également parce que les difficultés de leurs conditions matérielles de vie s’inscrivent (aussi) dans l’univers de la reproduction, dans tout ce qui est en dehors du travail (salarié) dans l’économie formelle. »
Pour les auteurs, les enjeux liés à la reproduction sociale peuvent constituer une clé pertinente de lecture pour aborder les mouvements sociaux et les révoltes populaires en général. Ils inscrivent leur recherche dans un courant issu des pensées écologistes et féministes qui, depuis les années 1970, montrent la dimension politique du quotidien, de l’univers domestique, du travail de soin, etc.
Leur analyse resitue les GJ dans leurs catégories sociales avec leurs ruptures biographiques et leurs vulnérabilités. Les auteurs s’intéressent aussi aux formes d’organisations que se sont données les GJ faisant d’un manque (l’absence de structure organisationnelle et de moyens monétaires), une ressource pour exister et durer.
REUNGOAT Emmanuelle & BOUTON François (2024) dir., Idées reçues sur les Gilets jaunes, un marqueur des luttes sociales contemporaines, Le Cavalier bleu (col. « Idées reçues »), 221 p.
Publié sous la direction de deux politistes, Emmanuelle Reungoat (enseignante-chercheuse) et François Buton (chercheur CNRS), l’ouvrage mobilise 25 contributeurs/trices dont plus d’un tiers de femmes. Nombre d’entre elles et d’entre eux étaient déjà connu·es par divers travaux relatifs aux GJ, ce mouvement réellement disruptif qui manifeste de manière éclatante une « crise du consentement » des classes populaires, rebaptisée « France d’en bas » ou des « périphéries ». Mais à lire l’ouvrage, on comprend le caractère restrictif de ces syntagmes.
Ce n’est pas sans raison qu’au Cavalier bleu, la collection « Idées reçues » qui ambitionne « une vulgarisation intelligente » l’a accueilli. Très utiles pour faire le point sur l’état des connaissances scientifiques, les contributions sont organisées en un triptyque : dans quelle mesure s’agit-il d’un mouvement historique ? Quelles sont les catégories sociales d’appartenances des GJ ? Et enfin, il analyse les effets du mouvement sur les grandes institutions (police, Justice, médias) et certaines catégories (p. ex. « les intellectuels »)[3].
Les courtes contributions bien ciblées et parfois pointues (elles ne renoncent pas à montrer la complexité de chacune de ces dimensions) sont néanmoins d’accès facile. On notera un effort pour situer la vague jaune dans l’histoire des mouvements sociaux et se demander ce qu’il reste des GJ plusieurs années après leur acmé (en 2018 et 2019).
RAVELLI Quentin, SIMÉANT-GERMANOS Johanna, LIOCHON Pauline & BONIN Loïc dir., (2024) Les Gilets jaunes, une révolte inclassable, Edit. Rue d’Ulm, 432 p.
Le parti pris est de déclarer la révolte des GJ « inclassable ». Les quatre éditeurs / trices au sens anglo-saxon de l’expression, presque tous rattachés à l’École Normale supérieure de la rue d’Ulm, ont structuré la vingtaine de contributions en six volets : i) syndicats, gilets-jaunes et extrême-gauche ii) l’extrême droite et les GJ ; iii) Limiter et réprimer ; iv) Médias et GJ ; v), fractions de classes ; vi) le début, la fin, les frontières.
Parmi les 21 auteur.es, plusieurs sont déjà connu.es pour leurs travaux sur les GJ et toutes les questions traitées lors des journées d’études de juin 2022 organisées par les éditeurs/trices piliers de cet ouvrage ne sont pas nouvelles et on peut faire l’hypothèse que ces contributions complétées par quelques chapitres pour combler des manques font aussi le point sur les connaissances et les problématisations les plus récentes.
Comme l’explique Q. Ravelli dans une roborative introduction de 27 pages, ce mouvement est ambivalent (porteur du pire allant possiblement jusqu’à des graines de fascisme, mais aussi et tout autant s’ouvrant les possibles d’une société sans exploitation), cette ambivalence ayant pu amplifier ou limiter la mobilisation. Mais Q. Ravelli nous invite à approfondir les raisons de l’ambivalence du mouvement en se focalisant sur les propriétés sociales productrices de cette crise politique. Il nous invite à faire notre miel de tout ce que ce mouvement a enseigné à celles et ceux qui ont pris le temps de longuement observer cette mobilisation, en sortant de leur cabinet de travail pour se transporter sur le terrain, se mêler aux protagonistes, aux catégories populaires à l’origine de l’événement et moteur de la transformation du mouvement au fil des semaines. Iels ont perçu ce qui a permis de mettre en lumière à fois son homogénéité et son caractère composite et parfois contradictoire. En outre, l’auteur nous invite à une révolution copernicienne et aussi à une forme d’humilité devant un phénomène politique exceptionnel.
Guidée par le concept d’ambivalence, l’introduction esquisse une typologie des formes prises par le mouvement. Ambivalence : a) conceptuelle la dualité gauche/droite ne rend pas compte de manière satisfaisante du rapport implicite ou explicite des classes populaires mobilisées à la politique et on lira avec ravissement les p. 24 et 25 qui illustrent à quel point le clivage droite / gauche est impropre à saisir nombre de positionnements politiques, notamment dans de larges parties des classes populaires. Et puisqu’on parle de positionnement politique des GJ il faut préciser qu’il a peut-être été saisi avec des biais, car les chercheurs en sciences sociales n’étaient pas répartis de manière indistincte sur le territoire métropolitain et à la Réunion (mais au hasard des implantations universitaires) et qu’en outre, le mouvement des premières semaines n’était plus le même après une série d’ « actes » hebdomadaires ; b) les modes de résolution des contradictions sociales qui connaissent un équilibre instable au fil du mouvement s’est donc transformé au fil des « actes successifs », se gauchisant et la droite radicale parfois extrêmement radicale, significativement présente les premières semaines, désertant, dépitée, ronds-points et manifestations, quitte à tenter d’y revenir pour faire le coup de poing et d’en repartir derechef devant la résistance qu’elle a rencontrée. Évolution non linéaire, donc ; c) l’ambivalence comme consensus économique s’articulant autour du barycentre de ce type de mobilisations : le travail, les salaires, les taxes qui suscitent dans ce que P. Blavier appelle « les budgets contraints » (2021) des consensus bien plus significatifs que les éventuels dissensus politiques. Il importe de souligner à la suite d’Alexis Spire qu’il convient de « reformuler la question sociale » (Spire, 2019) et que les révoltes fiscales « résultent d’une profonde insatisfaction relative à la rémunération du travail » (Q. Revelli réexamine le poujadisme avec ce nouveau regard) ; d) l’ambivalence relative aux conflits internes au mouvement avec pour enjeu de lutte la conquête de l’hégémonie (avec toutes les conséquences potentielles sur la suite du mouvement). Ces conflits internes s’apparentaient parfois à des combats de chats noirs dans un tunnel, en ce sens qu’ils étaient incompréhensibles aux observateurs extérieurs (par exemple, lorsque des GJ construisaient deux cabanes qui se faisaient face sur le même rond-point ou lorsque des militants de la droite radicale agressaient des militants du NPA, les uns et les autres portant la vêture jaune), dissensions internes multidimensionnelles donc, mais parfois obscures non seulement pour les observateurs externes, mais aussi pour les observateurs et acteurs internes. Les luttes intestines ont aussi touché les milieux académiques où l’interprétation de ce mouvement a donné lieu à des perceptions très différenciées entre social scientists. D’autres dissensions ont aussi existé parmi les jaunes, mais elles nous sont plus familières tant elles excèdent leur périmètre et traversent toute la société ; elles touchent notamment au masculinisme et au rôle des femmes (important sur les ronds-points et sur les réseaux « jaunes ») et au racisme ou la xénophobie (amplifiée par le militantisme au début très intense de différentes sensibilités de la droite extrême ; e) la lutte entre des contraires politiques tiraillés entre une option « proto-fasciste » (une notion empruntée à Z. Sternhell (1983) et à manier avec prudence comme l’illustrent les controverses qu’elle a suscité) et une option antiautoritaire.
L’ouvrage s’intéresse aux rapports complexes des GJ au syndicalisme (une question plusieurs fois abordée par la NRT) les organisations syndicales dont la stratégie est analysée par S. Béroud et A. Rubert, étaient aussi ambivalentes par rapport à un mouvement qui aura laissé des traces dans leurs analyses de la situation socio-politique que des syndicalistes se soient ou non impliqués dans le mouvement. A. Nollet s’intéresse à la giletjaunisation du mouvement ouvrier. V. Chevrier se focalise de ce point de vue sur Marseille et la lutte contre le mal-logement. La même ambivalence se retrouve dans le rapport aux partis, selon E. Godefroy puisque les enquêtes montrent qu’environ 17 % des GJ déclaraient détenir une carte (sans ignorer le jeu ambigu du RN par rapport aux GJ et sa propension à conforter des idées nauséabondes de blancs qui souffriraient d’un déclassement imputable aux populations racisées) (C. Elalaoui ; R. Challier) et l’implication croissante de l’extrême-gauche à l’origine des Assemblées des assemblées qu’elle anima, semble-t-il, sans sectarisme). L’ensemble des GJ ou presque éprouvant un très profond ressentiment à l’encontre du président de la république.
Le rapport des GJ à la violence collective, à la police et à la justice est analysé par V. Codaccioni qui traite un corpus de 445 dossiers de GJ arrêtés à Paris. Quant à F. Josuah, elle analyse le traitement judiciaire du mouvement, souvent mélangé avec les petits délinquants par le Pôle d’urgence pénale du tribunal judiciaire de Paris (étant entendu que beaucoup d’affaires se sont soldées par des relaxes, tant les procédures – y compris de GJ condamnés – étaient indigentes de l’aveu même d’un magistrat). M. Marx analyse les identités clivées des street médics pris entre leurs sympathies idéologiques et leur neutralité déontologique entre protagonistes. L. Préneron analyse sur la base d’un corpus conséquent et d’entretiens avec des journalistes de BFM TV, chaîne continue d’informations qui, au départ, soutint le mouvement, puis s’est transformée en censeure dès lors que les GJ se sont mobilisés en faveur de réformes structurelles. Pareillement est analysé le rôle des réseaux socio-numériques qui ont été moteurs dans la mobilisation, mais ont eu de la peine à ne pas refléter une hiérarchie entre GJ qui repose à la fois sur le charisme et la « persévérance numérique » (R. Lupovici ; E. Bouté). S. Noguera étudie le rôle des leadeuses jaunes dans le groupe des GJ de Montpellier.
La composition sociale des GJ est hétérogène, est peut-être très différente au Nord et au Sud (L. Bonin et P. Liochon) allant de petits patrons effectivement en nombre sur les ronds-points, mais aussi de salariés ou d’ex-salariés en situation de grande précarité juridique, mais aussi parfois psychologique du fait d’une situation à cheval sur le monde des (micro)entreprises. Leur situation objective affaiblissait considérablement leur capacité d’exprimer l’antagonisme de classe par le blocage de la production se rabattant sur le blocage de la circulation des marchandises, ce qui n’est pas sans effet sur leurs relations aux organisations syndicales. Toutefois, les blocages dans la circulation des choses peuvent aussi bloquer leur production, même si « la grève n’a jamais fait partie centralement de l’imaginaire des GJ » (Ravelli, p. 30).
D’une façon générale, l’ouvrage et son introduction nous invitent à une analyse très fine « des complémentarités, de convergences, de conflits réductibles qui se manifestent concrètement entre groupes sociaux, et qui peuvent porter atteinte au mouvement ou, au contraire, lui servir de moteur » (p. 20-21).
L’analyse de l’émergence des GJ doit beaucoup à A. Salomon et à son analyse du mouvement « Colère » qui voit le jour dès janvier 2018 et préfigure tellement les GJ. S. Legris analyse le mouvement antipass dans le Berry et sa difficile convergence avec les GJ à deux moments. C. Rafidiranivo et C. Lucas analysent le mouvement qui a embrasé (le mot n’est pas trop fort) l’ensemble de l’Ile de La Réunion au point qu’un couvre-feu y fut décrété et transgressé par un mouvement qui s’exprimait en Créole (on notera que les pouvoirs publics ont cédé spécifiquement devant la détermination des GJ concédant un milliard d’euros à 850 0000 habitants. En contrepoint, un entretien avec P. Odin permet de réfléchir à l’absence du mouvement aux Antilles alors que le mouvement de 2008 contre la profitation pouvait être perçu comme l’annonce sous différents angles de ce que seront les GJ une décennie plus tard dans l’Hexagone (et à la Réunion). Mais justement, en 2018, le mouvement des GJ est perçu aux Antilles comme hexagonal « dans un contexte d’épuisement des forces militantes après une mobilisation historique ». Pareillement, C. Gobin analyse dans un entretien le mouvement en Wallonie.
L’introduction est suivie d’une chronologie détaillée longue de trois pages. La conclusion générale de l’ouvrage est signée par J. Siméant-Germanos qui nous invite notamment à réfléchir à nouveaux frais sur la relation entre sociologie des classes populaires et sociologie des mobilisations.
[1] BENETT Lance W. & SEGERBERG Alexandra (2012), The Logic of Connective Actions, Cambridge, Cambridge University Press, 256 p.
[2] Collectif « Plein le dos » (2020), 365 gilets jaunes, novembre 2018 – octobre 2019 – Édition bilingue français-anglais, Le Mas d’Azil, Les éditions du bout de la ville, 367 p. Riche livre d’images, il est bien plus que cela : une importante source d’informations sur la créativité, le sens artistique et de la dramaturgie, sans omettre le sens de la mise en scène et de la communication politique des GJ.
[3] Voir aussi https://www.retronews.fr/politique/interview/2025/02/17/histoire-des-gilets-jaunes?utm_campaign=retrohebdo_nonabo_28022025&utm_medium=email-newsletter&utm_source=newsletter&actId=%7EaqZr0roeMjrSvb_Dp68NcdoRjFMHZNkD4ifFJTq8j4MGMY2mzZPxn2oD7yd7fR-eH76L4vT0sVmaVLDsOCmCiTOuc7HmMUSF2mbzn3rvSvNJD65sXi9z6&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=508674

